En supervision, la question des résonances personnelles du thérapeute est presque inévitable.
Ce qui se joue pour le clinicien dans la rencontre avec certains patients – ce que cela active émotionnellement, relationnellement, narcissiquement parfois – fait pleinement partie du matériel clinique.
Qu’il s’agisse de contre-transfert, de réactivation de schémas personnels, de zones de vulnérabilité ou de conflits internes, ces phénomènes constituent des indicateurs précieux du processus thérapeutique… à condition d’être pensés, élaborés, et mis au travail.
La question n’est donc pas faut-il parler du vécu personnel du thérapeute en supervision ? La réponse est évidemment oui.
La vraie question est plutôt : jusqu’où ? et dans quel cadre ?
Dans ma pratique de superviseure, lorsque des résonances personnelles sont repérées en supervision, je considère qu’elles doivent être identifiées, nommées, mises en lien avec la situation clinique, mais que leur travail en profondeur relève du dispositif thérapeutique personnel du supervisé, et non de la supervision elle-même.
Ce cadre repose sur plusieurs convictions cliniques fortes, qui donnent la priorité aux enjeux suivants :
La supervision est pour moi avant tout un espace de co-pensée clinique, un lieu où le superviseur met à disposition :
son appareil psychique,
son expérience,
ses modèles théoriques,
et sa capacité de mentalisation.
Pas un espace de soin.
La relation de supervision est déjà structurellement asymétrique :
le superviseur détient une expertise,
le supervisé est en demande, parfois en insécurité, parfois en difficulté.
Introduire une dimension thérapeutique explicite risque, selon moi, de renforcer une dynamique verticale, là où je cherche au contraire à soutenir une relation la plus horizontale possible, collaborative, réflexive.
La supervision et la thérapie n’ont pas les mêmes fonctions psychiques :
la supervision vise la compréhension, la mise à distance, la symbolisation clinique,
la thérapie vise la transformation intrapsychique du sujet.
Les confondre expose à des glissements de cadre, des ambiguïtés relationnelles, voire des impasses éthiques.
Du côté psychanalytique, la supervision est historiquement pensée comme un lieu d’élaboration du contre-transfert.
Les concepts centraux :
contre-transfert (Freud, Heimann),
processus parallèle (Searles),
La supervision permet de repérer comment les conflits psychiques du patient se rejouent :
dans le thérapeute,
puis parfois dans la relation de supervision elle-même.
Mais même dans cette tradition, de nombreux auteurs soulignent que : la supervision n’a pas vocation à se substituer à l’analyse personnelle du thérapeute. Elle sert à penser le matériel, pas à le résoudre.
Dans les approches TCC de troisième vague (Schema Therapy, ACT, CFT), la question du vécu du thérapeute est pleinement intégrée.
On parle notamment de :
schémas du thérapeute,
modes activés en séance,
réponses émotionnelles dysfonctionnelles du clinicien.
La supervision vise alors :
la prise de conscience,
la régulation émotionnelle,
l’ajustement de posture thérapeutique.
Mais là encore, la littérature distingue clairement :
supervision = métacognition professionnelle,
thérapie = travail sur l’histoire personnelle du sujet.
Les modèles TCC insistent sur la nécessité pour le thérapeute d’avoir son propre espace thérapeutique lorsqu’un schéma personnel est massivement activé.
Les approches humanistes reconnaissent pleinement l’implication subjective du thérapeute :
présence,
congruence,
résonance émotionnelle,
phénoménologie du lien.
En Gestalt ou en thérapie systémique, le superviseur travaille souvent sur :
ce que le thérapeute ressent,
ce que cela dit du système,
comment il est pris dans la dynamique relationnelle.
Mais même dans ces cadres très relationnels, la distinction demeure :
la supervision explore l’expérience du thérapeute en tant qu’outil clinique,
pas en tant que sujet en souffrance.
Certaines configurations proposent un dispositif “mixte” : le superviseur est également le thérapeute du supervisé.
La littérature montre que ces dispositifs peuvent fonctionner… mais qu’ils posent des enjeux majeurs :
confusion des rôles,
dépendance relationnelle,
inhibition de la parole,
difficulté à penser la relation de pouvoir,
risque d’auto-censure du supervisé.
Les recherches en éthique de la supervision (Goodyear, Koçyiğit, Watkins) soulignent que ces cadres exigent :
une contractualisation extrêmement claire,
une capacité élevée de réflexivité du superviseur,
et une vigilance constante sur les dynamiques de pouvoir.
Ainsi dans ma pratique de la supervision, je m'attache à accueillir les résonnances personnelles du supervisé avec bienveillance et empathie. De les éclairer, les cerner et d'encourager leur mise au travail dans l'espace thérapeutique du supervisé. Ce cadre permet de maintenir une séparation claire des espaces.
un espace de pensée clinique partagée,
un lieu de distanciation réflexive,
un dispositif de soutien professionnel,
Les résonances personnelles y ont toute leur place… mais comme matériau clinique à penser, pas comme objet thérapeutique à résoudre dans cet espace.
Marc, E. (2009). Entre supervision et thérapie : le contre-transfert. Revue Gestalt, Cairn.
Bessette, L. (2012). Supervision et psychothérapie personnelle du clinicien. UQTR.
Goodyear et al. (2024). Countertransference in Clinical Supervision.
Watkins, C. (2011). The supervisory alliance.
Koçyiğit (2022). Ethical issues in counseling supervision.